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"Que notre joie demeure" et "Triste tigre"


J’ai lu « Que notre joie demeure » de Kevin Lambert, chez Le Nouvel Attila et « Triste tigre » de Neige Sinno, chez P.O.L.

J’avais dit que j’emportais « Que notre joie demeure » en vacances, je vous dois donc un retour de lecture mais je différais, ne sachant par quel bout attaquer, et depuis j’ai terminé « Triste tigre ». La rencontre de ces deux titres, aussi inattendue que la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie m’offre un angle, m’ouvre une perspective. Je serai brève néanmoins : ces deux livres étaient des poids lourds de la rentrée littéraire, tous deux dans la première sélection du Goncourt, en concurrence pour de nombreux prix (pour rappel, Kévin Lambert a obtenu le prix Décembre, le prix Médicis et le prix de la page 111 ; Neige Sinno a, pour sa part, décroché le Fémina, le prix Le Monde, le prix Les Inrockuptibles et le Goncourt des lycéens). Autant dire que les critiques sur ces deux livres ont fleuri dans tous les médias, écrites par des gens très pertinents dont c’est le métier et que je n’entends pas concurrencer. Juste quelques mots donc pour les ami·e·s qui me lisent et que mon avis pourrait intéresser. Alors je le dis tout de suite, j’ai vraiment apprécié ces deux livres si différents. Je suis sortie enrichie de ces deux lectures, je le répète, si différentes jusqu’à l’opposé.

Kevin Lambert plonge avec virtuosité dans le style, dont il fait varier la partition selon les besoins de sa narration. C’est souvent éblouissant et parfois presque (je dis bien « presque ») agaçant. C’est un livre dans lequel je ne suis pas entrée facilement, mais pour lequel j’ai mis quelques dizaines de pages à m’acclimater – comme quand l’eau est trop froide pour y plonger d’un seul coup, mais qu’il faut y aller progressivement pour s’habituer à la température, et après on est tellement bien qu’on ne veut plus sortir. Passée donc la première sidération, j’ai accepté de faire confiance à Kevin et je me suis laissée porter par la vague, par le rythme et cette narration qui flirte avec Proust, du catleya au camélia, qui rompt avec l’écriture traditionnelle du roman et en atteint pourtant la quintessence.

Kevin Lambert brouille les lignes, joue avec les codes, sociaux (je ne reviens pas sur la satire sociale dont la justesse a été tant de fois soulignée) et esthétiques. Et il aurait bien tort de s’en priver, parce que c’est lui le démiurge. Avec lui, la fiction devient réelle. Pendant 350 pages, on est en immersion dans un monde étranger (celui de l’architecture et des richissimes) et on s’y meut avec facilité, comme si, avec Sigourney Weaver, l’on faisait aussi partie des invités de Dina ou de Céline. Finalement, en entrant « Céline Wachowski » dans un moteur de recherche, on en arrive à être surpris de trouver des articles sur le roman de Kevin Lambert et non la page wiki d’une véritable architecte.

Avec « Triste tigre », on est aux antipodes de la fiction et du style. Neige Sinno le répète sans cesse. Elle ne veut pas faire de littérature avec son histoire personnelle.

Je préfère la citer : « Damaged for life. Ce livre lui donne encore raison. Je veux qu’il existe cependant, mais je ne souhaite pas qu’il ait beaucoup de lecteurs. Car ce serait une façon d’exister dans la littérature non pas par mon écriture mais par mon sujet, ce qui a toujours été ma hantise. Et surtout ce sujet-là, que je n’ai pas choisi, ni voulu, ni créé. Exister à mon tour par le biais de quelque chose que je n’ai pas fait mais qu’on m’a fait. Quel cauchemar. »

L’écriture est donc dépouillée, brute, pas d’effet de style. Son art d’autrice ne lui est en l’occurrence d’aucun secours. Au début du livre, elle tente de faire le portrait de son beau-père et s’arrête sur un constat d’échec : « Bon, j’arrête là. J’ai essayé. Je voulais faire ce portrait depuis ma perspective d’aujourd’hui, de femme devenue mère à mon tour, en cherchant à voir ce que ma mère voyait à l’époque, ce que les gens de notre entourage voyaient, ce qu’on voit en général dans un corps, un visage, quand on lit un portrait, avec des yeux adultes, habitués à la lecture, aux descriptions de personnages dans les romans, les reportages, à regarder et interpréter les images. Je n’y arrive pas. Pourtant j’ai écrit un grand nombre de nouvelles, plusieurs romans, je devrais savoir faire un portrait. Mais là, ce n’est pas pareil. D’abord j’essaie de coller à une certaine vérité objective qui m’échappe, malgré les photos, les souvenirs qui subsistent. Ensuite, évidemment, c’est impossible parce que c’est lui. »

La littérature ne sauve pas. C’est ce qui est répété sur la 4e de couverture : « J’ai voulu y croire, j’ai voulu rêver que le royaume de la littérature m’accueillerait comme n’importe lequel des orphelins qui y trouvent refuge, mais même avec l’art, on ne peut sortir vainqueur de l’abjection. La littérature ne m’a pas sauvée. Je ne suis pas sauvée. »

Dans son livre, Neige Sinno ne fait donc pas de littérature. Elle raconte, elle interroge, elle analyse. Mais elle s’appuie sur la littérature car ses pages sont truffées de références littéraires qui éclairent, mettent en perspective, s’opposent, questionnent. La liste des œuvres citées occupe quatre pages à la fin du livre. Elle interroge la littérature, le lecteur et elle-même sur le statut de la victime de l’inceste et du viol.

Dans un développement sur la fellation comme instrument de domination du violeur d’enfant, elle explique que les mots employés par son beau-père lorsqu’il la violait lui font encore horreur et que pour cette raison, elle préfère le terme de « pipe » à celui de « fellation » qu’elle n’emploie pas. Puis elle cite Magritte et son tableau « Ceci n’est pas une pipe ». La réflexion sur le pouvoir des mots, sur ce qu’ils sont ou ne sont pas, sur ce qu’ils font ou ne font pas, sur ce qu’ils disent ou taisent, est indissociable de son témoignage sur le traumatisme de l’inceste et du viol. Avec cette question centrale qu’elle pose pour y répondre : pourquoi un enfant victime d’un viol ne parle-t-il pas ?

J’ai conscience que ce que j’écris ici est confus. Je me console en écoutant ou lisant les critiques professionnels : eux aussi ont souvent bien du mal à parler de ce livre, sauf à dire, comme moi, qu’ils ont été happés par ce récit qui provoque un choc émotionnel intense. C’est un livre qui devait exister et qu’il faut lire.

Pour conclure ce qui devait être bref, le hasard vient rappeler que le pouvoir et la domination sont au centre des deux livres dont je viens de parler… À la fin de son livre, Neige Sinno cite le poème de William Blake, le Chant du Tigre, incarnation du prédateur : « Tigre, Tigre, brûlant brillant, […] Celui qui créa l’agneau t’a-t-il fait aussi ? » Zoomez sur les lignes imprimées sur la couverture de « Que notre joie demeure ». Elles disparaissent habituellement sous le bandeau que j’ai enlevé pour prendre la photo et faire voisiner les deux couvertures blanches. Il y est question « des agneaux en attente du sacrifice sur les lits ». Ils répondent à ceux de « Triste tigre ».

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